Ce soir-là, un mercredi de juillet 2026, la Coupe du monde se jouait presque à ma porte. Les stades de Toronto et de New York vibraient à quelques heures de route, les téléviseurs de Montréal ruisselaient de matchs, et moi, je sirotais un thé au lait – à l’indienne, comme mes collègues de bureau, moi l’homme du thé à la menthe – dans mon salon, aux côtés de ma femme qui suivait une série française. Le Sénégal menait contre la Belgique, paraît-il. Je l’ai su plus tard, comme toujours.
Car voilà bientôt trente ans que je tiens ce rituel étrange, emporté d’Alger dans mes bagages avec le reste : je ne regarde jamais l’équipe nationale algérienne en direct. Ni les qualifications, ni les finales, ni les soirs de gloire. Je suis le score sur mon écran – ces chiffres nus qui se rafraîchissent en silence, 0-0, puis 1-0, puis on verra bien. Quand le match tombe pendant mes heures de bureau, j’actualise la page toutes les cinq minutes entre deux dossiers, le cœur suspendu à un chiffre. Quand il se joue la nuit, comme souvent depuis ce Mondial d’Amérique, c’est au réveil que ma main cherche le téléphone, avant même de sortir du lit. Pas d’images, pas de commentateurs enfiévrés, pas de ralentis sur les larmes. Le fait, sans le spectacle. Et s’il me faut davantage, un résumé me suffit – les buteurs, le tournant du match. Je prends la nouvelle comme on prend des nouvelles d’un frère : brièvement, tendrement, sans assister à l’épreuve.
Longtemps, j’ai cru que c’était le cœur qui se protégeait. C’est en partie vrai. Mais avec les années, j’ai compris que ce refus du direct cachait une question plus dérangeante, que je n’osais pas formuler à voix haute les soirs de liesse : de quoi, au juste, sommes-nous en train de communier ?
On m’objectera que le football est la joie des peuples, et on aura raison. Le ballon qui roule sur un terrain vague, à Bab El Oued comme à Montréal-Nord, n’a rien d’un poison : c’est de la grâce gratuite, la même que je cherche dans un porté de danse sur glace ou dans une foulée d’athlète. Non, le ballon est innocent. Ce sont les mains qui s’en emparent qu’il faut regarder.
L’accusation
Disons-le sans détour : le football mondial est devenu une industrie qui se déguise en fête. Des stades pharaoniques surgissent en quelques années dans des pays où l’hôpital public attend le sien depuis des décennies. Des droits de retransmission se négocient en milliards pendant que l’école d’à côté manque de chaises. Et les instances qui gouvernent ce sport ont défrayé la chronique judiciaire plus souvent qu’à leur tour. Ce n’est pas une opinion, c’est un bilan.
Mais l’argent n’est que la moitié de l’affaire. L’autre moitié, plus subtile, est politique. Car on ne se contente pas de nous vendre un spectacle : on nous fait croire qu’il s’agit d’une affaire d’État. Le président reçoit l’équipe au palais. Le match devient cause nationale. La victoire est décrétée « victoire du peuple ». Et le tour est joué : adhérer au spectacle devient du patriotisme, s’en abstenir devient presque une trahison. L’amour légitime du pays – la terre, la langue, les visages – est capté, détourné, redirigé vers onze maillots. L’émotion est authentique ; l’objet, lui, est truqué.
Deux questions dérangeantes
Je pose alors la première question, celle qui fâche : si ces joueurs n’étaient pas payés, joueraient-ils ?
Qu’on m’entende bien – je ne reproche à personne de vivre de son travail ; c’est même une justice. Mais alors, qu’on cesse de nous parler de sacrifice. Salaires en millions, primes de qualification, primes de match : le maillot qu’on nous présente trempé de sueur patriotique est d’abord un contrat dûment négocié. Ce n’est pas un don à la nation, c’est une prestation professionnelle. La confusion entre les deux n’est pas un hasard : elle est le cœur même du dispositif.
L’histoire algérienne, justement, possède l’étalon qui permet de mesurer la différence. En 1958, des joueurs professionnels ont quitté la gloire et les salaires des clubs français – Saint-Étienne, Monaco, l’équipe de France en ligne de mire pour certains – afin de porter les couleurs d’une nation que le colonialisme prétendait rayer des cartes, mais qui n’avait jamais cessé d’exister. L’équipe du FLN a joué sans fédération reconnue, sans stade à elle, en risquant tout – pour dire au monde que l’Algérie était là, vivante, et qu’elle reprendrait son bien. Voilà un patriotisme qui se mesure à ce qu’il coûte, non à ce qu’il rapporte. Depuis, qu’on me pardonne, je pèse les maillots à cette balance.
Deuxième question, plus dérangeante encore : quand l’injustice demeure, quand la mauvaise gestion prospère, quand la pauvreté s’installe – une coupe gagnée change-t-elle quoi que ce soit ?
Les lendemains de sacre se ressemblent tous. La liesse, immense et sincère. La récupération officielle, immédiate et indécente. Puis le retour au réel : l’hôpital toujours en attente, le chômage toujours là, les jeunes toujours à rêver de partir. Le trophée brille dans une vitrine pendant que rien n’a bougé dans les quartiers. Pire : l’euphorie aura servi d’anesthésie – quelques semaines où la colère légitime se tait, bercée par les klaxons. C’est ici, exactement ici, que le mot « opium » trouve sa précision. Non dans le plaisir du jeu, qui est innocent, mais dans l’euphorie administrée comme substitut au changement.
La joie n’est pas coupable
Mais qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas. Le père qui pleure de bonheur en serrant son fils un soir de victoire ne vit pas un mensonge : il vit l’une des joies les plus pures qui soient, celle qui se partage sans se diviser. Les klaxons de la rue Jean-Talon un soir de qualification, les drapeaux aux fenêtres, les inconnus qui s’embrassent – tout cela est vrai, humain, précieux. Ce texte ne vise pas ceux qui ressentent cette joie. Il vise ceux qui l’exploitent.
Les plus grands esprits ont d’ailleurs porté cette contradiction sans en rougir. Eduardo Galeano, l’écrivain uruguayen, pourfendeur féroce du football-business, se décrivait lui-même comme un mendiant de beau jeu, errant de stade en stade, la main tendue vers une jolie passe. Et Albert Camus, gardien de but dans l’Alger de sa jeunesse, confiait devoir au football l’essentiel de ce qu’il savait de la morale et des obligations des hommes. On peut aimer le jeu de tout son cœur et refuser le cirque de toute sa raison. Ce n’est pas une incohérence : c’est une hygiène.
Moi-même, je l’avoue sans peine : une fois dans le match, j’oublie tout. La théorie s’évapore à la première ouverture lumineuse, au premier geste qui suspend le temps. C’est précisément pour cela que je me méfie – non du jeu, mais de ce qu’on fait de mon oubli.
Le miroir de Montréal
Et puis il y a ce Mondial 2026, le premier qui se joue à notre porte. La démesure est au rendez-vous, comme prévu : villes-vitrines, billets hors de prix, sponsors à perte de vue. Mais à hauteur d’homme, dans les rues de Montréal, il se passe autre chose que le commerce n’avait pas planifié.
Dans le café algérien de Saint-Michel, on refait le match de l’Autriche en trois langues. L’épicier marocain a sorti son drapeau après le nul contre les Pays-Bas. Et dans le restaurant sénégalais, entre un thiéboudienne et le téléviseur accroché trop haut, on ne parle plus que des Lions depuis leur victoire sur la Belgique. Chaque communauté vibre pour sa patrie d’origine, et personne n’y voit de contradiction avec la vie d’ici – car il n’y en a pas. Le ballon fait ce que l’exil défait : il rassemble, le temps d’un match, des gens que des océans séparent de leur enfance. Il recoud, à sa manière modeste, le tissu déchiré des départs.
Voilà peut-être le seul patriotisme de football qui ne mente pas : celui des diasporas. Il ne rapporte rien à personne. Aucun président ne le décrète, aucun sponsor ne l’encaisse. C’est un amour à fonds perdus – le seul qui prouve quelque chose.
Le ballon, lui, continuera de rouler – innocent, comme au premier jour, sur les terrains vagues de Bab El Oued et de Montréal-Nord. C’est tout ce qu’il demande : qu’on le laisse au jeu.
Et qu’on nous laisse la joie.
Par Abdellah Merani