7 août 2026

Hydrogène vert : l’Algérie prépare-t-elle l’après-pétrole?

Pendant des décennies, l’Algérie a puisé sa puissance économique dans son sous-sol : pétrole et gaz ont structuré ses finances, son industrie et ses relations avec l’Europe. Demain, une autre richesse pourrait venir du ciel : le soleil du Sahara.

Le pays ambitionne de produire de l’hydrogène vert à grande échelle et d’en exporter une partie vers l’Europe, notamment l’Allemagne. Derrière cette promesse se dessine un projet aux dimensions industrielles et géopolitiques considérables , mais entre déclarations politiques et production effective, de nombreuses questions restent ouvertes.

Le principe, et l’atout algérien

L’hydrogène vert s’obtient par électrolyse de l’eau, alimentée par une électricité renouvelable. L’opération est gourmande en énergie : environ 50 kWh par kilogramme d’hydrogène produit, selon l’Agence internationale de l’énergie. Produire un million de tonnes par an supposerait donc près de 50 térawattheures d’électricité.
L’Algérie possède un avantage évident : son immense territoire saharien et son potentiel solaire. Le pays vise 15 000 mégawatts de capacités renouvelables d’ici 2035, avec une première phase solaire de 3 200 mégawatts répartie entre quatorze wilayas.

Un corridor vers l’Allemagne

Le projet emblématique, le SoutH₂ Corridor, doit relier l’Afrique du Nord à l’Italie, l’Autriche et l’Allemagne sur environ 3 300 km, en réutilisant largement des gazoducs existants. Sa capacité potentielle dépasserait quatre millions de tonnes d’hydrogène par an.
Le 21 janvier 2025 à Rome, l’Algérie, la Tunisie, l’Italie, l’Autriche et l’Allemagne ont signé une déclaration commune d’intention ; un engagement politique, mais pas encore un contrat commercial fixant volumes, prix et livraisons. En octobre 2024, Sonatrach et Sonelgaz ont formé avec quatre sociétés européennes l’alliance ALTEH₂A, chargée d’étudier toute la chaîne, de la production à l’approvisionnement du marché européen. En octobre 2025, l’Algérie entrait dans une deuxième phase de sa feuille de route, centrée sur des projets pilotes.
Le corridor existe donc déjà dans les accords et les cartes ; son fonctionnement commercial reste à construire.

Où produire ? La grande inconnue

Aucune localisation précise n’a été annoncée. Des pôles comme Arzew ou Hassi Messaoud reviennent dans les discussions, mais une installation pilote ne désigne pas nécessairement le futur cœur industriel. Trois logiques géographiques coexistent : le potentiel solaire du Sahara, les infrastructures du Nord, la proximité de l’Est avec la Tunisie , passage terrestre du corridor. La chaîne pourrait aussi se répartir entre plusieurs régions.

L’eau, question décisive

L’électrolyse exige une eau très pure : au minimum 9 litres par kilogramme d’hydrogène, jusqu’à 17,5 à 20 litres en conditions réelles selon l’IRENA. Un million de tonnes nécessiterait donc entre 9 et 20 millions de m³ d’eau,un enjeu majeur dans un pays marqué par le stress hydrique (40 % des projets mondiaux d’hydrogène à faibles émissions se situent dans des zones sous tension hydrique, selon l’AIE). Le dessalement pourrait répondre au problème près du littoral, mais impose un choix coûteux entre transport d’électricité, d’eau dessalée, ou répartition de la chaîne industrielle.

Prix et volumes incertains

Un chiffre de 8 000 €/tonne (8 €/kg) circule souvent, sans qu’on sache s’il s’agit d’un coût de production ou d’un prix livré. L’AIE évoque une fourchette de 2 à 9 $/kg en 2030 selon les régions ; l’IRENA estime qu’avec une électricité à 20 $/MWh ou moins, on pourrait descendre sous 2,50 $/kg. Aucun document public ne confirme un tarif contractuel algéro-allemand fixe.
La capacité de quatre millions de tonnes annoncée concerne l’ensemble du corridor, pas la seule Algérie. À l’horizon 2040, la stratégie algérienne vise environ 40 TWh d’hydrogène, dont une partie pour le marché intérieur, et une exportation de 30 à 40 TWh répondant à près de 10 % des besoins européens , des objectifs, non des résultats acquis.

Sécurité et enjeu tunisien

Centrales solaires, électrolyseurs, conduites et stations de compression constitueront des infrastructures stratégiques à protéger contre cyberattaques, accidents et sabotages , un coût structurel, non périphérique.
La Tunisie, qui relie territorialement l’Algérie à l’Italie, verra sa valeur géopolitique renforcée. Ses tensions actuelles ont leurs propres causes économiques et sociales, mais le corridor pourrait accroître l’attention stratégique portée à son territoire.

Matière première ou industrie ?

La vraie question n’est pas de savoir si l’Algérie peut produire de l’hydrogène vert, mais ce qu’elle en fera. Se limiter à l’exporter reproduirait le modèle des hydrocarbures. L’hydrogène pourrait au contraire servir à développer localement engrais décarbonés, ammoniac vert, acier propre et ingénierie spécialisée , à condition de transfert technologique, de formation et de production locale des composants.

En somme : le lieu des installations, le prix de vente, les volumes garantis et le partage des retombées industrielles restent à préciser. L’Algérie a le soleil, l’espace et l’expérience énergétique ; l’Europe a le marché et la technologie. Le partenariat sera équilibré seulement si l’Algérie ne se contente pas d’offrir son territoire, son eau et son soleil , mais maîtrise aussi la connaissance et la valeur qu’elle engendre.

Par Abdellah Merani

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