23 août 2026

De la France à Oman : Noumane Rahouti, un enseignant à l’école du monde

De Montpellier à Mascate, en passant notamment par les États-Unis, l’Angleterre et l’Arabie saoudite, Noumane Rahouti a construit son parcours professionnel au gré des voyages et des expériences universitaires. Enseignant depuis dix-sept ans, il considère cette mobilité internationale comme une composante essentielle de sa manière de penser l’éducation. « Je suis un voyageur qui aime enseigner, et un enseignant qui aime voyager. L’un sert l’autre », explique-t-il.

Né à Montpellier et formé à Clermont-Ferrand, Noumane Rahouti poursuit ensuite son cursus universitaire aux États-Unis. Il y obtient une maîtrise en 2011, puis un doctorat en psycholinguistique et en éducation en 2015. Sa carrière l’amène à enseigner les langues dans plusieurs universités, en Angleterre, aux États-Unis, en Arabie saoudite et en France. Depuis 2021, il enseigne à l’Université Sultan Qaboos, à Mascate, au sultanat d’Oman.

Cette succession d’expériences lui a permis d’observer différentes cultures éducatives et de confronter plusieurs façons de concevoir l’enseignement. « Chaque pays m’a appris quelque chose sur l’éducation », affirme-t-il. Parmi les différences qui l’ont particulièrement marqué figurent celles entre les systèmes français et américain. Selon son expérience, la formation française accorde une place importante à l’analyse approfondie des problèmes, alors que l’approche américaine tend davantage vers le pragmatisme et la recherche de solutions.

Ces observations alimentent aujourd’hui une réflexion plus large sur les relations entre l’école et la société. Rahouti estime que l’enseignement ne peut évoluer indépendamment des transformations du monde qui l’entoure. Cette conviction constitue d’ailleurs l’un des fils conducteurs de son prochain ouvrage, Le Monde de l’École et l’École du Monde. « Je développe l’idée que l’école doit réconcilier ce qui se passe dans la salle de classe avec ce qui se passe dans la société », explique-t-il.

Apprendre à apprendre

Cette volonté de repenser les pratiques éducatives était déjà présente dans Optimal Language Learning, ouvrage qu’il a coécrit en 2017. Le livre s’intéresse à des personnes ayant atteint un niveau particulièrement élevé dans une langue seconde sans dépendre exclusivement des méthodes traditionnelles d’enseignement.

À l’origine de cette recherche se trouve une interrogation sur l’efficacité des nombreuses méthodes promettant de maîtriser rapidement une langue. Selon Rahouti, ces promesses reposent souvent davantage sur des arguments commerciaux que sur des résultats scientifiques solides. Les auteurs ont donc choisi d’observer des apprenants particulièrement performants afin de comprendre leurs stratégies et d’identifier les caractéristiques communes à leurs parcours.

L’une des principales conclusions est que ces apprenants ne se contentent pas d’exécuter un programme préétabli. Ils construisent eux-mêmes les conditions de leur apprentissage. Ils évaluent leurs compétences, déterminent les objectifs qu’ils souhaitent atteindre, suivent leurs progrès et modifient leurs méthodes lorsque cela devient nécessaire. « En d’autres termes, ils avaient tous réussi à devenir leur propre enseignant », explique Rahouti.

L’autonomie apparaît ainsi comme un élément central de leur réussite. Au lieu de laisser une application, un manuel ou un programme déterminer systématiquement l’étape suivante, ils prennent eux-mêmes des décisions en fonction de leur progression et des difficultés rencontrées. Cette démarche rejoint notamment la notion de zone proximale de développement associée aux travaux de Lev Vygotsky.

Mais l’apprentissage ne se limite pas à une succession d’objectifs académiques. Certains des participants étudiés transformaient leur progression en une sorte de jeu personnel, créant leurs propres défis et récompenses. L’un d’entre eux considérait même chaque nouvelle langue comme un système qu’il fallait « décoder », à la manière d’un ingénieur cherchant à comprendre le fonctionnement d’une machine.

À chacun sa méthode

L’étude remet également en question l’idée selon laquelle une méthode universelle permettrait à tout le monde d’apprendre efficacement une langue. Les stratégies observées variaient considérablement d’un individu à l’autre.

Certains privilégiaient la répétition intensive, les exercices systématiques et la mémorisation. D’autres progressaient davantage à travers les rencontres et les situations de la vie quotidienne. D’autres encore cherchaient avant tout à saisir la logique et la structure de la langue étudiée. Pour Rahouti, cette diversité constitue précisément l’un des enseignements majeurs de la recherche : « Il n’y a pas de méthode unique. »

Ces apprenants partageaient néanmoins une capacité commune : ils savaient identifier la manière d’apprendre qui leur convenait. Leur compétence ne résidait donc pas uniquement dans leur aptitude linguistique. « Ces apprenants n’étaient pas seulement bon dans l’apprentissage de la langue mais ils étaient bons dans « l’apprentissage de l’apprentissage de la langue » », précise Noumane.

L’immersion constitue un autre élément relevé dans leurs parcours. Plutôt que de se limiter à quelques minutes quotidiennes d’exercices standardisés, plusieurs consacraient volontairement de longues périodes à une pratique intensive et autonome. Leur motivation, par ailleurs, ne provenait pas nécessairement de la langue elle-même. Celle-ci était souvent liée à un intérêt préalable : découvrir une culture, voyager, entretenir une relation personnelle ou poursuivre un autre projet.

Les travaux de Rahouti abordent également la dimension psychologique de l’apprentissage. Les personnes étudiées parvenaient à créer des conditions favorisant un état de concentration intense associé au concept de flow, ou « expérience optimale », développé par le psychologue Mihály Csíkszentmihályi.

L’école face à l’intelligence artificielle

Après avoir consacré une partie de ses recherches à l’apprentissage des langues, Noumane Rahouti élargit aujourd’hui sa réflexion aux transformations contemporaines de l’éducation, notamment à l’arrivée massive de l’intelligence artificielle.

Il travaille actuellement à la publication du Monde de l’École et l’École du Monde, un ouvrage qui reprend et approfondit certaines de ses réflexions précédentes. Le livre doit notamment comprendre un nouveau chapitre consacré à l’intelligence artificielle et à ses conséquences pour l’enseignement.

Pour M.Rahouti, l’école ne peut simplement détourner le regard devant une technologie désormais largement présente dans la société. « Aujourd’hui, l’IA est partout. Si l’école l’ignore, elle se pénalise elle-même », estime-t-il. Mais reconnaître cette nouvelle réalité ne signifie pas pour autant accepter sans réserve toutes les utilisations de ces outils. « Elle ne doit pas non plus adopter l’IA sans filtre et sans réflexion », prévient-il.

En parallèle, l’universitaire contribue à deux chapitres portant sur l’intelligence artificielle et le développement professionnel des enseignants, destinés à paraître chez Routledge sous la codirection de Jill Cummings et Ally Zhou.

De ses recherches sur l’autonomie des apprenants à ses réflexions sur l’intelligence artificielle, une même interrogation traverse ainsi le parcours de Noumane Rahouti : comment permettre à l’école de rester en prise avec un monde qui se transforme rapidement ? Après avoir enseigné sur plusieurs continents, il puise précisément dans cette expérience internationale pour tenter d’y répondre. Pour celui qui se définit à la fois comme enseignant et voyageur, l’école ne peut se limiter à transmettre des connaissances : elle doit aussi apprendre à regarder, comprendre et accompagner le monde qui évolue autour d’elle.

Par Ansou Kinty

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