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Opinion/C’est quoi être un Algérien?

Crédit photo: RFI
Depuis un certain temps, une question tourne en boucle dans ma tête et galvanise tout mon esprit: C’est quoi être Algérien? Y a-t-il une seule définition? Qui décide de nous l’octroyer?
Est-ce le fait d’être Algérien fait de nous des êtres spécifiques? Sommes-nous plutôt des êtres vivants ordinaires faisant partie d’une entité, d’un groupe? Est-ce que cela devrait être une source de fierté , d’anxiété ou de honte?
Voilà beaucoup de questions, dont j’ignore les réponses.

Quand j’étais enfant, je me contentais d’être kabyle qui vivait à Alger parmi les arabophones. Je ne parlais que le kabyle. Je savais déjà à l’époque que nous n’étions pas tous pareils par la langue parlée, mais aussi par les traditions spécifiques à la région d’où venaient nos parents.
J’avais remarqué que je ne comprenais pas tout du kabyle parlé par nos voisins de Tizi-Ouzou; leur accent me faisait même rire. C’est normal pour un natif d’Alger dont l’un des parents est originaire de Sétif et l’autre de Bougie.

La 2ème langue que j’avais apprise à parler, pour pouvoir jouer avec mes voisins, était l’arabe. Je dirais plutôt le parlé algérois, un mélange d’arabe classique, turque, kabyle et beaucoup de mots français corrects ou modifiés. Sans me rendre compte, je mélangeais souvent le kabyle. J’étais convaincu que je parlais en algérois. C’était lorsque mes interlocuteurs éclataient de rire que je me rendais compte de mes erreurs. Alors ma quête de l’apprentissage de l’ algérois est devenue pour moi une question vitale, une affaire de survie dans un milieu qui m’était hostile. Très souvent, on me traitait de sale kabyle, de fils de campagnards. Ce n’était la faute à personne, c’était comme ça et c’est tout. Notre patriarche nous interdisait de parler « l’arabe » à la maison; dans le cas contraire, la sanction était quasi immédiate.

J’ai connu l’arabe classique à la madrassa (école coranique) à partir de quatre ans. J’apprenais le coran. C’est là que j’ai découvert Dieu. C’est à partir de là que j’ai su que j’étais musulman et que j’appartenais à une Oumma (nation) de notre prophète Mohamed ( Paix et salut sur Lui). J’avoue que je ne comprenais pas tout à l’époque. Mais c’est à partir de là que j’ai développé ma curiosité intellectuelle dans ma quête spirituelle. Souvent, il était question de différente époque, des peuples différents, il était question de tentations, de foi, de patience, de châtiments de paradis et d’enfer.
Je ne sais pas qui a décidé de m’inscrire à l’école à l’âge de cinq ans: mon père ou ma grand-mère paternelle. Cette dernière m’a accompagné à l’école le premier jour, mon premier jour à moi, car les autres avaient déjà rejoint les bancs de l’école. Il a fallu apprendre une 3ème langue(l’arabe classique). Apprendre à parler de nouveau, apprendre à nommer les choses que je connaissais déjà , mais qui avaient d’autres noms dans ma tête. Les débuts étaient difficiles pour moi. Quand il y avait par exemple l’image d’un cheval , je pensais tout de suite en kabyle:c’était « assarthun », au pire « a3othiw ». Après, je trouvais le nom en arabe(l’algérois) que je parlais dehors c’était « 3oude ». Eh bien non! C’était « 7issane ». Imaginez! Je vivais quasiment la même situation à chaque apprentissage d’un nouveau mot. Sincèrement, c’était troublant et déstabilisant. Ce n’était pas ma langue maternelle , ce n’était pas « l’arabe » que je parlais dehors avec mes camarades et mes voisins. Ce n’était pas « une langue étrangère ». La seule utilité à l’époque était de pouvoir lire le coran et le comprendre, comme cela me permettait de déchiffrer les prêches du vendredi. Je voyais la plupart des gens qui y assistaient et qui ne comprenaient rien, car ils étaient des francophones ou des illettrés, je me posais souvent des questions sur la pertinence de l’utilisation de l’arabe classique dans les prêches.
À ma troisième année primaire, je découvrais le français, ma première langue « étrangère ». J’avais une relation ambiguë avec cette langue. Tout d’abord, ce n’était pas mon choix, c’était imposée dans le programme scolaire.
Tout le monde disait que c’était la langue du colonisateur. Celui qui a pris la terre de nos ancêtres de force. Celui qui a tué des millions de mes compatriotes. Celui qu’on a fini par chasser avec des armes à la main, au prix du sang qui a coulé en ruisseaux pour arroser nos vallées et nos montagnes.
Mais cette langue est omniprésente dans mon quotidien. À la radio, il y avait la chaine 3, une chaine nationale qui vivait en français, respirait en français et ne s’exprimait qu’en français. Il y avait un quotidien francophone, le journal de l’armée de libération nationale, durant la guerre de libération et après l’indépendance, le journal du partie unique à l’époque le Front de Libération Nationale » El Moudjahid ». Il y avait aussi un autre hebdomadaire L’actualité.
Dans « l unique » chaine de télévision, il y avait des émissions animées en français, des films en français (version originale) ou doublés.

Et comme je l’avais déjà dit, il y a beaucoup de mots français dans le parlé algérois. Avec le temps j’avais découvert qu’il y avait des lobbies arabophones et d’autres francophones. Mais pas de lobbies berbérophones.

Il y avait une guerre des tranchées entre les deux langues au détriment des différents parlés par le commun des mortels, au détriment des dialectes berbères aussi. Parler le français, pour une certaine catégorie de gens, est le signe de raffinement à l’européenne. Parler l’arabe classique, pour d’autres, est un signe d’appartenance à l’islam et au passé glorieux de la civilisation musulmane. C’est aussi faire partie du reste du monde arabe. Tout autre tentative, toute autre théorie était exclue, d’où les conséquences désastreuses actuelles.

Par Abdellah Merani

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