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La réalisatrice Amandine Gay se confie sur son documentaire Ouvrir la voix contre le racisme

Amandine Gay à droite lors de l'entrevue accordée à Barbara Gineau Delyon
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Amandine Gay, réalisatrice du documentaire Ouvrir la voix qui donne la parole en 2014 à une vingtaine de femmes noires vivant en France et en Belgique. « La question c’était de représenter des femmes que l’on voit assez peu dans l’espace public » a expliqué la réalisatrice française lors de l’entrevue accordée à Barbara Gineau Delyon pour Afrikcaraibmontreal.

Afrikcaraibmontreal: Bonjour Amandine Gay, vous êtes la réalisatrice du documentaire Ouvrir la voix, un film qui s’intéresse à l’expérience de la différence vécue par les femmes noires issues de la colonisation européenne. Qu’elle a été votre motivation pour réaliser ce film ?

Amandine Gay: La question c’était de représenter des femmes que l’on voit assez peu dans l’espace public. Et donc l’idée était d’être en charge de la narration, et de s’assurer de pouvoir représenter les femmes noires telle que moi je les connais.

Pourquoi avez-vous choisi ce titre, ouvrir la voix peut avoir plusieurs connotations, voix la parole mais aussi ouvrir la voie, tel un chemin…

Oui c’est ça, on s’inscrit toujours dans un chemin. Si des femmes noires font des études aujourd’hui, ou sont réalisatrices… c’est qu’il y a eu d’autres femmes avant nous. J’ai eu des inspirations, et j’espère que les femmes qui sont dans ce film peuvent constituer une inspiration pour d’autres jeunes femmes noires. Que ce soit en matière de carrière, de résilience, de dignité… L’idée est vraiment là. La libération de la parole représente la condition nécessaire pour l’émancipation et peut permettre d’inspirer d’autres personnes.

Il y a plus d’une vingtaine de femmes dans le documentaire qui s’exprime, comment les avez-vous choisies ?

Il y a des personnes avec qui je travaillais quand j’étais comédienne. je voulais faire connaître ces créatrices qu’on ne voit pas beaucoup dans le monde du théâtre, de l’audiovisuel et du burlesque en France. Après, il y a deux filles qui sont des amies. Mais pour la grande majorité, environ 18 filles sur 24, c’est des personnes que j’ai rencontrées sur les réseaux sociaux. J’ai passé des appels sur les réseaux sociaux et j’ai eu énormément de réponses. j’ai rencontré 45 femmes, et je leur parlais de toutes les thématiques qui seraient abordées dans le film, en fonction de si elles se reconnaissaient dedans ou pas, elles me recontactaient pour me dire si elles voulaient participer.

Vous avez choisi les thématiques évoquées dans le film, peut-on dire que la trame narrative du documentaire reflète finalement votre parcours en France en tant que femme noire ?

Oui bien sûr, l’idée du film est vraiment là. Faire dialoguer le parcours de plusieurs femmes noires dont moi, puisque effectivement en écrivant le film, je me base sur mon expérience, et sur mon vécu. c’est un film avec 24 femmes noires et il y en a une 25ème que l’on retrouve un peu tout au long du film, moi !

Quand on vous décrit, on parle d’afroféministe, un terme qui revient d’ailleurs souvent dans le film, à quel moment vous êtes-vous revendiqué comme tel et pourquoi ?

Pour moi c’est vraiment un terme qui permet de décrire une des facettes de mes engagements. Je ne peux pas choisir entre être une femme et être noire, donc l’afrofeminisme est un outil pour lutter à partir de toutes mes identités. Femme noire, pansexuelle, adoptée… je peux mettre toutes ces identités sous ce terme et les aborder frontalement et toutes en même temps.

Quelles ont été les étapes clés de la réalisation de ce film ?

C’est un projet qui a pris 4 ans de l’idée à la sortie en salles nationales. J’ai commencé à l’écrire en 2013, j’ai fait des demandes de subvention en France, mais qui n’ont pas été acceptées. À partir de là, j’ai poursuivi le projet, mais avec mes fonds propres. Ça prend beaucoup de temps. Le tournage s’est fait de juin 2014 à décembre 2014 et finalement on a monté le film en 2016. Ce délai est dû au fait que pour les projets autoproduits, il y a parfois des trous dans le budget et il faut attendre. Après le montage, comme vraiment le film était bien, plutôt que de le mettre sur Youtube, je me suis dit que ça pourrait valoir le coup de trouver des moyens pour la post-production. On a donc fait un kick-starter, un financement participatif, qui a très bien fonctionné. Il nous a permis d’avoir l’argent pour la post-production du film, de payer rétroactivement la personne au cadrage. On a même eu un peu d’argent pour une mise de départ qui a permis de créer notre boîte de production et de distribution de films. Et en fait cela nous a permis de pouvoir le sortir en salles.

Il y a quand même un vrai enjeu. Qui parmi les communautés afro descendantes a du temps et de l’argent pour faire ce genre de projet? Ça nous a pris 4 ans et 40 0 00€ de notre argent personnel. C’est un gros pari et pour l’instant, on ne se paye pas encore. La création indépendante a un vrai coût ! Qui peut sortir ce genre d’argent ?

Sorti en 2017, Ouvrir la voix est aujourd’hui un succès en salle, pourquoi à votre avis n’a-t-il pas obtenu de financements ?

On a des réponses types quand on fait des demandes de subventions, donc je ne sais pas les raisons exactes pour lesquelles mon film n’a pas été accepté. Après je pense que oui, il y a cette nécessité de décoloniser les institutions, décoloniser les imaginaires, et faire en sorte que tout le monde, à commencer par le groupe majoritaire, comprenne qu’un film avec des femmes noires est un film universel. Il y a un travail d’éducation à faire. Plein de choses nous aident, le succès de “Get Out”, et “Dear White people”, nous permet de montrer que ce ne sont pas des films de niche, mais des films qui attirent du monde et qui sont rentables. Plus on va en faire, plus on aura l’opportunité d’en faire… du moins je l’espère.

Il y a également la forme de votre documentaire, une succession de témoignage pendant deux heures. C’est un format très rare et difficile à vendre en général, êtes-vous attaché à ce format ?

Oui bien sur, je pense que l’esthétique est politique. Avoir une forme exigeante est essentiel, car s’agit d’un travail de cinéaste avant tout. Pour moi il y avait vraiment la question de comment on repense le genre du film de têtes parlantes. l’idée a été de mettre en place des trouvailles visuelles qui permettent de donner du rythme au film même si on n’a pas de musique. On peut travailler sur la lumière par exemple, pour montrer que les peaux noires sont très belles… Donc oui, il y a une vraie volonté d’en faire un documentaire de création.

Vous êtes devenue avec ce film, une femme noire réalisatrice assez représentée dans la sphère du documentaire pourquoi il n’y en a pas plus ?

Est-ce qu’on connaît l’existence des écoles de cinéma, est-ce qu’on y va, est-ce qu’on y est bien formé, est ce qu’on a accès au matériel et aux bonnes conditions de production de films… Est-ce que nos films sortent en sortie nationale ou juste en projection événementielle ? En France par exemple, pour avoir une certaine couverture médiatique, il faut avoir une sortie nationale, donc il y a des films qui ont une très belle vie en salle, mais le grand public n’en entend pas parler. Il y a un ensemble d’enjeux qui fait que ce ne sont pas des métiers accessibles, pour personne d’ailleurs, c’est un milieu très endogame en matière de classe sociale. Ce n’est pas toujours facile de savoir si on a plus de mal à devenir réalisatrice parce que l’on est une femme, parce que l’on est une femme noire, parce qu’on est issu d’un milieu populaire… Ou tout ça à la fois.

Merci Amandine Gay.

Propos recueillis par Barbara Gineau Delyon

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