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Entrevue avec Yanick Létourneau sur son documentaire « Les États-Unis d’Afrique », le hip-hop, vecteur de démocratie

M. Yanick Létourneau se confie sur son documentaire Les États-Unis d’Afrique, au delà du hip-hop réalisé en 2011 et projeté récemment à l’Université de Montréal (UdeM) grâce à l’association africaine AFRICASUM. Le documentaire met en scène des rappeurs africains et de la diaspora, véritables sentinelles de la démocratie. M. Létourneau est producteur, réalisateur québécois et co-fondateur de Périphéria Productions Inc., une entreprise de production cinématographique et télévisuelle créée en 2000.

Bonjour M. Yanick Létourneau, au mois de février dernier, votre documentaire Les États-Unis d’Afrique a été projeté à l’Université de Montréal (UdeM), une initiative de Lénine Boucal en collaboration avec l’association africaine, AFRICASUM. Comment vous est venue l’idée de faire un film sur les États-Unis d’Afrique?

L’idée, à la base, ce n’était pas de faire un film sur les États-Unis d’Afrique, mais de témoigner de l’engagement politique de la génération hip-hop sur le continent africain, en particulier dans certains pays où je connaissais des artistes très engagés qui militent et qui marchent dans les pas des grands révolutionnaires qui ont bouleversé le statu quo depuis les indépendances en Afrique. Donc je me suis intéressé à ces grands artistes-là, ayant moi-même baigné dans la culture hip-hop depuis mon adolescence. J’avais une affinité d’abord et avant tout musicale et culturelle avec eux. Et il est aussi important de mentionner que ma mère avait travaillé au Burkina Faso pendant une dizaine d’années. J’y suis allé pour la première fois en 1993 et c’est là que j’ai appris l’histoire de Thomas Sankara. C’est à partir de ce moment que je me suis intéressé à l’histoire politique d’un continent que je ne connaissais pas. Petit à petit, j’ai découvert d’autres grands hommes comme Patrice Lumumba, Amilcar Cabral, Kwame Nkrumah, et j’en passe. Et j’ai découvert que, en fait, je ne connaissais pas grand-chose des luttes sur le continent depuis le début de la colonisation. J’ai pu, grâce à mon amour pour la culture du hip-hop, et grâce à mes contacts avec les artistes, relier culture et politique. Je pense que la culture est un vecteur de changement, d’échanges, de communication, d’informations alternatives aux nouvelles, aux médias…. Le hip-hop et la culture au sens large nous permettent d’avoir un autre point de vue sur l’Afrique.
J’ai voulu faire un film qui témoigne de cette richesse-là, de cette jeunesse qui se prend en main sur le continent africain, qui rêve d’une Afrique meilleure. J’ai pensé à tous ces grands hommes qui ont imaginé l’Afrique autrement, qui se sont battus pour un idéal qui, pour moi, est plus que jamais pertinent aujourd’hui.

Pour le moment les États-Unis d’Afrique, ça reste une utopie, un rêve. On en parle et ça ne se concrétise jamais. Il y a l’Union africaine, mais les États-Unis d’Afrique n’existent pas encore. Vu votre expérience en Afrique et les informations que vous avez pu recueillir à propos de ce continent, Pensez-vous qu’un jour, il y aura des États-Unis d’Afrique?

Pour moi, les États-Unis d’Afrique, ce n’est pas une utopie. C’est une idée politique qui a plus que jamais toute sa pertinence et toute sa légitimité aujourd’hui, et je pense que tant aussi longtemps que les pays africains négocieront des ententes de façon bilatérale, ils seront désavantagés par rapport à des grands groupes comme l’Union européenne et les États-Unis. Tant et aussi longtemps qu’il n’y aura pas d’union monétaire entre les pays africains, l’Afrique sera condamnée à rester dans l’état où elle est. Car le système actuel désavantage les Africains et permet à des puissances étrangères liées à des élites locales de piller davantage l’Afrique…. Dire que c’est une utopie, c’est comme dire que le jeune qui cherche son indépendance est une utopie. Personne n’aurait cru il y a 500 ans à l’Union européenne, et c’est pourtant une réalité aujourd’hui. Et je pense que sur le terrain en Afrique, il y a beaucoup d’intellectuels, de penseurs africains qui seront d’accord avec moi.

Mais vu tous les facteurs, les réalités africaines: les problèmes d’ethnies, les problèmes entre les pays. l’Afrique est morcelée. Est-ce que les États-Unis d’Afrique, c’est quelque chose qui peut se réaliser tout de suite, selon vous?

Tous les pays d’Europe étaient jadis morcelés, des pays comme la France notamment, mais la France est aujourd’hui un pays qui fait partie d’un plus grand ensemble. C’est une question de volonté des Africains. Je pense que c’est une question d’éducation politique. Peut-être que si au lieu d’enseigner l’histoire de la France, de la Chine, de l’Amérique, on enseignait l’histoire de l’Afrique et de ceux qui ont lutté contre l’impérialisme, à la transformation du continent, peut être que si l’on parlait un peu plus des révolutions africaines, peut-être qu’il pourrait y avoir du changement. Et nier la capacité des Africains à provoquer ce changement, à se prendre en main, c’est nier la possibilité pour l’Afrique de se libérer. Et ça, pour moi, c’est dangereux. Je pense que dans cette idée politique d’unité africaine, il y a de l’espoir. On se doit d’être optimiste si on veut un jour pouvoir atteindre nos idéaux et améliorer notre condition. Autrement, on tombe dans le chacun pour soi, on tombe dans la division. Nourrir cette notion de lutte entre groupes ethniques, c’est tomber un peu dans le piège du « diviser pour mieux régner ». Les guerres fratricides, il n’y en a pas eu plus en Afrique qu’ailleurs dans l’histoire. L’Afrique fait partie de l’histoire, de notre histoire. Il y a une grande histoire derrière l’Afrique qu’on connaît peu, qu’on ne connaît pas assez. Nous avons tant à apprendre de cette histoire et des luttes passées. Attardons-nous aux questions de la justice sociale et du bien commun plutôt que de s’attarder aux soi-disant « problèmes ethniques » qui ne sont en fait que le produit de ceux qui tentent de diviser pour mieux régner.

Le personnage principal du documentaire est Didier Awadi, rappeur sénégalais connu et reconnu pour son engagement pour le continent. Comment l’aviez-vous rencontré? Comment a-t-il accueilli l’idée du film?

Awadi, je l’ai connu d’abord avant tout comme membre du groupe de Positive Black Soul (PBS) dans les années 90. C’était un des premiers groupes de hip-hop avec des saveurs africaines que j’ai connu. Et c’est à travers la musique que j’ai beaucoup appris sur l’Afrique. Mais c’est beaucoup plus tard alors que j’étais en voyage au Burkina Faso, que j’ai pu rencontrer Didier, ancien membre du PBS. Je lui ai parlé de façon globale de mon intérêt pour faire un documentaire sur le hip-hop en Afrique. Je voyais que Didier avait continué de faire sa carrière en solo avec des messages encore plus engagés qu’avant. Je l’avais vu en concert au Burkina avec un morceau dédié à Thomas Sankara. Ce fut une révélation. Ça m’a marqué. J’avais envie de témoigner de cet engagement-là, témoigner de ces artistes en Afrique de l’Ouest qui utilisaient le hip-hop notamment pour faire bouger les choses, pour éduquer les populations, pour provoquer le changement. Quand j’avais parlé de tout ça à Didier, il était intéressé. Petit à petit, de fil à aiguille, la confiance s’est installée. Au départ, Didier Awadi n’était qu’un des participants, car le documentaire devrait prendre une autre forme. Mais Awadi a été la personne la plus impliquée, celui qui a été disponible et qui m’a fait confiance. Donc cet échange m’a permis de faire le film. C’est son histoire qui est fil conducteur du film, c’est grâce à lui que j’ai pu raconter cette histoire-là. Son histoire m’a permis de toucher à différents thèmes, car au moment où on tournait le film, il travaillait sur un projet d’album qui se nommait Présidents d’Afrique. Cet album et sa démarche faisaient écho aux propos de mon documentaire. C’est ce qui m’a inspirée à réaliser le film dans sa forme actuelle.

Dans le film, on voit aussi d’autres figures du rap africain comme Smockey au Burkina Faso qui est aussi très engagé.

Smockey s’est beaucoup démarqué ces dernières années, pour ceux qui suivent l’actualité sur le continent africain, et notamment au Burkina Faso. Il est un des cofondateurs du Balai citoyen, une organisation nationale semblable à d’autres organisations comme Y’en a marre au Sénégal, qui favorisent l’engagement politique des jeunes et de la population. Ces organisations ont permis à la jeunesse, majoritaire dans ces pays, de défier leurs peurs pour confronter le statu quo et le pouvoir en place. Les jeunes ont défié la peur pour provoquer le changement. Leurs actions ont permis les premières élections démocratiques au Burkina en 27 ans. Tout n’est certes pas parfait au Burkina Faso, mais il existe désormais une mobilisation et une conscience politique au Burkina Faso qui ne sera pas prête à disparaître…
Il y a aussi d’autres artistes dans le film comme Zuluboy en Afrique du Sud et M1 du groupe Dead Prez aux États-Unis.

Oui, M1 du groupe Dead Prez aux États-Unis, pourquoi le choix sur un artiste américain? Les États-Unis d’Afrique ne parlent que de l’Afrique. Non?

Oui. Mais aux États-Unis, il y a quand même une grande diaspora africaine. Les afros-Américains sont les descendants d’esclaves venus d’Afrique. Beaucoup d’Afro-Américains aux États-Unis en sont conscients et le revendique. C’est le cas de M1 qui ne se définit pas comme un Américain, mais d’abord et avant tout comme un Africain. Un Africain qui a été déporté, qui a oublié une part de son histoire, de sa culture, qui cherche à s’affirmer en tant qu’Africain en terre d’Amérique. Dans la mouvance panafricaniste, on fait allusion à la diaspora africaine comme faisant partie intégrante des États-Unis d’Afrique. C’est dans ce sens qu’on peut inclure M1 dans le film. L’autre raison pourquoi le choix de M1 était justifié était qu’au moment de tourner le film, Didier allait enregistrer une partie de son album à New York pour une collaboration sur un morceau avec M1 en hommage à Malcom X.
Malcom X, qui a été assassiné comme le sait, et qui à la fin de sa vie, militait pour la convergence des luttes de la diaspora et du continent africain. Cela s’inscrivait dans la mouvance des grandes conférences et des mouvements d’indépendances sur le continent africain. C’est pour ces raisons que Macolm X a été assassiné, car il devenait dangereux pour ceux qui souhaitaient garder les Africains dans la pauvreté et leur continent sous tutelle pour leur permettre un accès toujours plus grand aux ressources du continent à rabais.

Vous parlez du pillage de l’Afrique et le film évoque aussi l’assassinat de Thomas Sankara, l’ancien président du Burkina Faso: des sujets sensibles. Comment le film a été accueilli en dehors de l’Afrique ou sur le continent ?

Le film a été plutôt bien accueilli. Déjà au Canada, il a été diffusé sur quatre chaînes de télé. Il a également bénéficié d’une sortie dans quelques salles de cinéma au Canada. Le film a circulé dans certains festivals à l’international. Il a aussi remporté quelques prix dont le prix de la critique aux RIDM, un festival de documentaire important au Québec.
Il a été présenté dans plusieurs pays d’Afrique: en Afrique du Sud, en France, aux États-Unis, au Sénégal, au Burkina Faso, en Tunisie, bref un peu partout. Le film a également été diffusé à la télévision au Sénégal. Le documentaire a eu une belle carrière qui a permis de rejoindre plus de 800,000 personnes à travers le monde. Ce n’est quand même pas rien! Et je suis très fier de cet accomplissement. J’ai eu la chance d’aller présenter le film en Afrique et les gens s’étonnaient et se demandaient pourquoi un Québécois blanc s’intéressait à ces questions-là. Et c’est clair qu’aujourd’hui, j’ai envie d’explorer et d’aller plus loin dans cette direction.

Vous avez envie de réaliser un autre projet en lien avec l’Afrique?

Bien sûr, et autant par le biais de la fiction que du documentaire.

Propos recueillis par Ansou Kinty

Voici la bande-annonce du documentaire:

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