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Entrevue avec Ari A. Cohen sur son documentaire « De l’Afrique à l’Arctique »: des défis d’intégration mis en avant

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Ari A. Cohen, qui réalise des documentaires et des séries documentaires depuis presque une vingtaine d’années, nous parle de son film De l’Afrique à l’Arctique. Une oeuvre qui met en évidence principalement le processus d’intégration de deux Africains (Noël et Nicaise) dans le Grand Nord du Québec. « J’ai trouvé ça intéressant de suivre leur vie durant leur première année d’intégration : raconter comment ils vont vivre en famille, leur processus d’intégration, comment ils se sentent dans un monde complètement différent… » a affirmé M.Cohen, dont le documentaire a été diffusé, pour la première fois, sur TV5 le 10 mars dernier.

Afrikcaraibmontreal: Bonjour M. Ari A. Cohen, pouvez-vous vous présenter d’abord?

Ari Cohen: Bonjour. Mon nom est Ari Cohen, je suis cinéaste montréalais. Je réalise des documentaires et des séries documentaires depuis presque une vingtaine d’années.

Justement vous avez réalisé le documentaire De l’Afrique à l’Arctique qui traite de l’immigration africaine dans le Grand Nord canadien. Comment vous est venue l’idée de faire un film sur ce sujet ?

J’ai toujours voulu travailler d’abord dans le Nord depuis que j’ai commencé dans le documentaire, c’était une sorte de voyage, de projet qui me tenait beaucoup à cœur.
Avec The Uluit, j’ai fait une série sur une équipe de hockey féminine au Nunavik. Après, la série Sivummut parlait du mentorat des leaders de la communauté inuite, des histoires inspirantes dans la culture, la médecine, l’éducation. À travers mes voyages dans le Nord, j’ai passé beaucoup de temps à Iqaluit où j’avais trouvé la vie intéressante car des gens venant de partout dans le monde vivent là. On a trouvé une histoire à travers le Carrefour du Nunavut, un centre d’intégration et de recherche d’emplois pour les migrants francophones. C’est le centre qui nous tenait au courant de cette histoire de Noël Vagba venu du Québec depuis 2 ans pour travailler et ramasser assez d’argent pour faire venir sa famille : Sabine et ses deux enfants de la Côte d’Ivoire. J’ai trouvé ça intéressant de suivre leur vie durant leur première année d’intégration : raconter comment ils vont vivre en famille, leur processus d’intégration, comment ils se sentent dans un monde complètement différent, très loin de chez eux, du point de vue culture, travail, climat, etc.

Pouvez-vous nous parler de Nicaise, un autre personnage principal qu’on voit dans le documentaire?

Nicaise est l’ami de Noël. Les deux amis et même Sabine travaillent pour une compagnie qui s’appelle Northmart qui a un centre d’achat, une épicerie. Ils travaillent très fort pour subvenir à leurs besoins : emmener leurs enfants en garderie coûte très chère, envoyer un peu d’argent au pays. C’est l’histoire de plusieurs immigrants qui arrivent ici avec plein d’espoir et se fixent des échéanciers pour réaliser des projets et avancer dans leur vie.
Justement tous les deux ont chacun un projet. Noël est en train de construire au pays, et Nicaise devrait faire venir sa famille. Un voyage qui coûte 10 000$.
Sans compter la vie qui coûte très chère dans le Nord. Nicaise travaille la journée au Northmart et le soir, il fait chauffeur de taxi. Noël aussi a beaucoup travaillé sur plusieurs postes pour y arriver. Il rêvait toujours de bâtir quelque chose dans son pays et de redonner un peu à sa communauté, à sa famille, à sa mère. Car la famille compte beaucoup pour toi, et ça te met une pression en voulant les aider tout le temps. Les immigrants essaient de voir s’ils seront capables de relever tous ces défis.
Iqaluit est une ville en pleine expansion où il y a une forte communauté autochtone, inuite très présente. C’est leur capitale. Les Uluits voient leur ville, leur communauté changer. Ils veulent que les gens ne viennent pas juste pour du travail dans le Nord, mais aussi pour le côté accueillant de leur communauté.

Dans le film, Noël évoque parfois des difficultés d’intégration, surtout au début. Est-ce qu’il y a des moments qui vous ont marqué particulièrement lors du tournage?

Noël a un très fort caractère : il ne veut pas admettre qu’il est incapable de faire quelque chose. C’est quelqu’un qui veut toujours surmonter le défi. Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles il a réussi. Sa femme aussi, Sabine, est capable de relever des défis. Elle était couturière dans son pays. Maintenant elle travaille dans un dépanneur.
Un autre défi, le conflit personnel : « Est-ce que moi en tant qu’Africain, je vais pouvoir réussir comme je veux? »
Il y a d’abord le défi personnel d’arriver seul pour ramasser beaucoup d’argent comme c’est le cas de Noël et de Nicaise qui travaillent entre douze et seize heures par jour. Ensuite, il faut s’habituer au froid, se créer un réseau d’amis, de bons amis. Comment pouvoir faire tout ça?

Pour le tournage, aviez-vous eu des difficultés à tourner dans le froid?

On est habitué à travailler dans le froid. C’est sûr qu’on ne peut pas toujours travailler dehors car les mains vont geler, les caméras aussi.
La difficulté, c’est comment raconter une histoire comme ça sur un an. Ça prend du temps pour connaître les personnes, voir ce qui va arriver dans leur vie. Une des choses dont on a pu bénéficier, c’est d’avoir quelqu’un sur place qui pouvait aller toutes les deux semaines filmer un peu la famille. C’était un défi, car rien ne se passe de spécifique dans leur vie quotidienne à part le fait d’être dans un nouvel endroit.
On devrait rester proche de la famille pour savoir où tourner la prochaine séquence. Pour cela, on est très conscient de l’effort que la famille a fait. Et je pense que le résultat est très bon : ils ont eu un très bon film de leur vie.

Réaliser le documentaire vous a pris combien de temps?

Le documentaire nous a pris plus d’un an pour le tournage et environ neuf mois pour le montage.

Et qu’est-ce que ça vous a appris?

La patience de raconter des histoires sur des individus. Il fallait vraiment tourner dans plusieurs situations pour savoir ce qui se passait dans leur vie.
Pour ce qui est du sujet sur l’immigration, je suis arrivé à l’âge de un à deux ans du Maroc. Je comprends c’est quoi l’expérience d’un immigrant. Je l’ai vu à travers mes parents et moi-même. Ça prend du temps pour se sentir à l’aise dans un nouveau pays. On a différentes façons de penser. On a été élevé d’une autre façon. Voilà le grand défi : devenir une nouvelle personne pour pouvoir s’adapter.
Il y a des histoires à raconter qu’on ne voit pas souvent à la télévision au Québec ou au Canada. On doit pouvoir aller rencontrer ces gens qui travaillent dans nos épiceries, dans la rue, dans nos hôpitaux. Voir comment on peut créer plus de tolérance, de relations dans nos actions communes pas seulement dans notre communauté.
C’est aussi important de sentir que les portes sont ouvertes et qu’on puisse voir à la télé des gens auxquels on peut s’identifier.

Est-ce que vous allez refermer cette fenêtre sur l’immigration africaine ou vous avez un autre projet sur le même thème?

Je suis en train de développer une série sur des histoires d’immigrants. Je cherche des histoires particulières, qui racontent un conflit personnel ou un conflit plus large. Ça peut être drôle ou sérieux pour emmener à la télévision le monde de la couleur.

Propos recueillis par Ansou Kinty

Voici la bande annonce du documentaire. Plus d’infos: http://rotatingplanet.com/

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