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Élection de Félix Tshisekedi : changement de leadership et de mentalité

Après 38 ans de bataille pour la démocratie en République démocratique du Congo (RDC), les scrutins présidentiels, législatifs et provinciaux qui se sont tenus le 30 décembre 2018, ont débouché sur l’élection du président de la République Félix Tshilombo Tshisekedi — fils de l’opposant historique, Étienne Tshisekedi, qui a combattu tour à tour les dictatures de Mobutu et des Kabila, père et fils.

Donné perdant, le candidat malheureux Martin Fayulu, qui s’est classé deuxième, a saisi la Cour constitutionnelle pour contester les résultats des élections présidentielles. La Cour constitutionnelle devra statuer dans les jours à venir sur les contestations et autres irrégularités relatives aux élections, conformément à la réglementation en la matière.

Que peut-on dire sur ces élections?

On note que les élections se sont déroulées de manière pacifique, sans heurts ni beaucoup de violence, comparé à celles de 2006 et 2011.
On a tout de même observé des dysfonctionnements au niveau de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) qui, malgré les deux années supplémentaires de préparation pour ces scrutins, n’a pas été en mesure de relever les défis auxquels elle était confrontée sur les plans organisationnel et logistique.

Toutefois, il y a eu un réel engouement populaire des électeurs qui voulaient un changement de régime. Et, cette volonté s’est manifestée par les résultats obtenus par les deux opposants, Félix Tshisekedi et Martin Fayulu, qui se sont classés premier et deuxième, loin devant le dauphin de Joseph Kabila.

Mais au vu de résultats — provisoires — des élections législatives nationales et provinciales, on observe curieusement une tendance inverse de la volonté exprimée au niveau présidentiel. Les coalitions de partis politiques qui soutenaient Félix Tshisekedi et Martin Fayulu comptent chacune une cinquantaine des députés nationaux seulement.

Le Front commun pour le Congo (FCC), une coalition formée par le président sortant Joseph Kabila, a été donné largement gagnant aux législatives nationales et provinciales. Il est majoritaire à l’Assemblée nationale avec près de 350 députés sur 485 élus. Les 15 autres devant être élus en mars prochain, à cause de la maladie d’Ébola qui sévit dans cette région du pays. Au niveau provincial, le FCC rafle à lui seul la quasi-totalité des Assemblées provinciales, soit plus de 22 sur les 26 provinces que compte la RDC.

Ce qui veut dire que même si le peuple a voté contre ce régime en place en mettant l’opposition au pouvoir, la coalition que dirige Joseph Kabila restera aux commandes du pays encore pour les cinq prochaines années.

Les Assemblées et gouvernements provinciaux seront sous administration de pro-Kabila. Étant donné que le Sénat est l’unique institution dont les membres seront élus au suffrage universel indirect, par les Assemblées provinciales, il est quasi certain que le Sénat sera également composé majoritairement des sénateurs issus du FCC.

Joseph Kabila, qui devient sénateur à vie comme le veut la Constitution congolaise, pourrait possiblement devenir le président, soit le numéro deux du pays qui, en cas de vacance pour cause de décès, de démission ou pour toute autre cause d’empêchement définitif du président de la République, c’est lui qui devait automatiquement le remplacer provisoirement.

Au niveau de l’Assemblée législative nationale, c’est encore le FCC qui aurait le contrôle de cet hémicycle, proposera le nom du futur premier ministre et formera le gouvernement central.

Il est tout à fait étonnant que la population congolaise, qui voulait à tout prix un changement radical de leadership et de gouvernance du pays, en s’exprimant massivement à l’élection présidentielle en faveur des candidats de l’opposition, ne puisse pas donner les coudées franches, au niveau des Assemblées nationales et provinciales, au nouveau président qui en aurait grandement besoin pour jouer pleinement son rôle, mener à bien des réformes nécessaires pour améliorer les conditions de vie de la population et réaliser son programme politique.

Un président protocolaire?

Au moment où le président élu, Félix Tshilombo Tshisekedi, s’apprête à prendre le pouvoir politique en RDC — si son élection est confirmée par la Cour constitutionnelle —, plusieurs questions se posent sur la marge de manœuvre dont il dispose pour remplir ses promesses électorales.

Au vu des résultats nationaux et provinciaux, il est évident que le nouveau président ne pourra pas nommer le premier ministre de son choix. On devrait assister à une cohabitation difficile et sans précédent entre un président issu de l’opposition et un gouvernement issu de l’ancien régime, qui contrôle le Parlement et les Assemblées provinciales. Ceci annonce un climat de confrontation possible qui pourrait s’installer entre la présidence et le gouvernement aussitôt installés.

Il est vrai que dans ce contexte politique, le nouveau président aura non seulement du mal à faire passer son programme politique, mais il pourrait aussi se heurter à des difficultés et mêmes des obstructions systématiques pour mener des réformes politiques et économiques ambitieuses, parce que n’ayant pas le poids politique nécessaire dans les deux chambres du Parlement.

Toutefois, le président de la République dispose d’un certain nombre de pouvoirs qui lui sont conférés par la constitution. Il est le Chef de l’État et le commandant suprême des forces armées. Il est le garant de la souveraineté et de l’unité nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités et accords internationaux. Il assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et des institutions ainsi que la continuité de l’État. Il est également le garant de l’indépendance de la magistrature et a donc le pouvoir de nommer et de révoquer les juges qui représentent une menace pour l’indépendance des magistrats.

De toute évidence, tout dépendra de comment il entend mener sa présidence. On peut, dans un premier temps, lui accorder le bénéfice du doute et attendre de le voir à l’œuvre sur la façon dont il s’y prendra pour combler les attentes immenses des citoyens congolais.
Nous espérons néanmoins que l’élection Félix Tshisekedi va ouvrir la voie à une nouvelle impulsion en faveur de la paix et la sécurité, à la création d’un environnement favorable aux investissements étrangers et des conditions favorables à l’émergence d’une nouvelle donne démocratique en faveur du bien-être socio-économique de la population.

Mais une chose est vraie, les résultats des élections législatives nationales et provinciales accroissent les suspicions sur les intentions réelles du président sortant qui, il ne faut pas perdre de vue, n’a jamais voulu quitter le pouvoir et a déjà exprimé son intention de faire un retour. Plus encore, ces résultats suscitent beaucoup d’inquiétudes et de craintes pour le nouveau président, mais aussi pour l’avenir de ce pays qui a tant souffert de guerres civiles, longues et dévastatrices, depuis plus de deux décennies.

Par Isidore KWANDJA NGEMBO, Politologue

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