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Assassinat d’Ahmed Hussein-Suale : vie et mort d’un journaliste

Le journaliste Ahmed Hussein-Suale
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Lorsque des coups de feu ont retenti près du domicile d’Unus Alhassan, son frère, ce dernier croyait qu’il s’agissait de pétards… Il était presque minuit à Madina, dans la banlieue d’Accra… Son frère, Ahmed Hussein-Suale, venait de quitter son domicile pour rendre visite à un neveu malade. Quand le bruit des pétards s’est arrêté, un homme s’est dirigé vers lui en criant, pour lui annoncer la mort de son frère.

Une centaine de mètres plus loin, Hussein-Suale, 31 ans, gisait sur le siège du conducteur de sa BMW bleue, la poitrine et le cou percés de balles. Selon des témoins, il a été tué par deux hommes qui ont tiré à bout portant sur lui… La première balle l’a atteint au cou… L’un des assaillants s’est calmement approché du conducteur et a tiré deux coups dans la poitrine de Hussein-Suale, à travers la vitre brisée. Puis il regarde les passants, sourit et s’en va.

Trois témoins du crime ont dit à la BBC avoir vu les assaillants rôder autour du carrefour où le journaliste a été tué, au cours de la semaine précédant le meurtre. Deux hommes inconnus des habitants du quartier… Un voisin a dit qu’ils semblaient suspects. Une autre soupçonnait que c’étaient des voleurs.

Les enquêtes réalisées par Hussein-Suale, avec la méthode de l’infiltration, ont permis d’identifier des assassins, des fonctionnaires corrompus… Il a travaillé avec Tiger Eye, un groupe de journalistes d’investigation très discret, dirigée par l’un des enquêteurs les plus célèbres d’Afrique, Anas Aremeyaw Anas. Au Ghana et ailleurs, les enquêteurs de Tiger Eye sont considérés comme des héros. Ils se sont faits des ennemis aussi.

Lorsque Tiger Eye a diffusé sa dernière enquête sur la corruption dans le football africain, le député ghanéen Kennedy Agyapong a entrepris un bras de fer avec les journalistes, disant être vexé par leurs méthodes d’enquête. Il a appelé publiquement à la pendaison d’Anas. Quelques semaines après la projection d’un film sorti de ses enquêtes, en juin dernier, le député a utilisé sa propre chaîne de télévision pour régler son compte à Hussein-Suale. « C’est lui. Regardez sa photo », dit Agyapong, montrant une image du visage de Hussein-Suale aux téléspectateurs.

Anas Aremeyaw Anas (au visage masqué) prie aux côtés de ses collègues et amis, lors des funérailles de Hussein-Suale

Anas Aremeyaw Anas (au visage masqué) prie aux côtés de ses collègues et amis, lors des funérailles de Hussein-Suale


A la télévision, Agyapong dévoile le nom de Hussein-Suale, ainsi que le nom du quartier où il est domicilié. « Si vous le rencontrez quelque part, giflez-le… Battez-le. Quoi qu’il arrive, je paierai », jure-t-il en montrant sa photo aux téléspectateurs.

Dans de nombreux pays d’Afrique, des régimes autoritaires dictent leur loi aux médias. Mais dans une poignée de pays moins répressifs, de jeunes journalistes demandent des comptes aux puissants, promouvant une culture du journalisme d’investigation.

Le Ghana est en tête de cette liste. L’année dernière, le pays avait pris la première place d’un classement de Reporters sans frontières sur la liberté d’expression. Au niveau mondial, il occupait la 23e place sur 180 pays, loin devant le Royaume-Uni (40e) et les États-Unis (45e).

Anas et ses collaborateurs sont les journalistes les plus en vue au Ghana. Leurs investigations ont été saluées par le président ghanéen, Nana Akufo-Addo, et par Barack Obama. L’ex-président américain a loué le travail des « journalistes courageux comme Anas Aremeyaw Anas, qui a risqué sa vie pour faire connaître la vérité ».

"Anas vous regarde, faites du bien", déclare un graffiti, à Accra.

« Anas vous regarde, faites du bien », déclare un graffiti, à Accra.

Pendant 20 ans de pratique du journalisme d’investigation, Anas s’est fait passer pour une femme d’affaires… Au Ghana, il est devenu l’icône de la lutte contre la corruption… Mais derrière Anas se cache une équipe de journalistes d’investigation très compétents… Anas avait choisi Hussein-Suale pour diriger l’équipe.

Hussein-Suale est né dans une famille nombreuse de Wulensi, dans le nord du Ghana. A l’âge de 18 ans, avec un vif intérêt pour la politique, il s’installe à Accra pour étudier les sciences politiques à l’Université du Ghana et fait la connaissance d’Anas.

Ce dernier le recrute à la suite d’un test, après lequel Hussein-Suale se rend à Tema, au nord d’Accra, pour enquêter sur un trafic de cocaïne. Il échoue et se fait arrêter. « Il n’avait pas répondu à mes attentes. Et c’était fini », a raconté Anas dans une interview à la BBC, la semaine dernière.

Mais Hussein-Suale écrit à Anas une longue lettre, demandant encore à faire partie de son équipe d’enquêteurs. « Je lui ai donné une dernière chance. Et depuis lors, il excellait dans chacune de ses enquêtes », se souvient Anas.

La première grande enquête menée par Hussein-Suale a eu lieu en 2013, dans le nord du Ghana, où il a dévoilé une affaire d’empoisonnement d’enfants. Des enfants handicapés pour la plupart, possédés, disait-on, par de mauvais esprits. Son enquête a permis à la police d’arrêter les auteurs de ces empoisonnements et donné lieu à un film, « Spirit Child », largement diffusé par la télévision Al Jazeera. Hussein-Suale était âgé de 24 ans.

Les films tirés des enquêtes d'infiltration de Tiger Eye ont été projetées en public, au Ghana

Les films tirés des enquêtes d’infiltration de Tiger Eye ont été projetées en public, au Ghana


De nature calme, il passait inaperçu, ce qui « faisait de lui un bon journaliste d’investigation », reconnaît Sammy Darko, l’avocat de Tiger Eye. Il était considéré comme le « chef spirituel » de Tiger Eye, dirigeant toujours une prière avant chacune des enquêtes du groupe…

En 2015, Hussein-Suale prend la direction d’une enquête qui va secouer le Ghana et propulser Tiger Eye sous les feux de la rampe. « Ghana in the Eyes of God » (Le Ghana vu par Dieu), fruit des enquêtes du groupe, dévoile la corruption généralisée dans le système judiciaire ghanéen, révélant que des juges et des auxiliaires de justice ont pris des pots-de-vin pour, en contrepartie, influer sur des décisions de justice.

Plus de 30 juges et 170 huissiers de justice sont concernés par les révélations de « Ghana in the Eyes of God ». Sept des 12 juges des hautes juridictions du pays ont été relevé de leurs fonctions. Le film est vu par 6.500 personnes en quatre projections seulement, au Centre international de conférences d’Accra…

Début 2018, Anas demande à Hussein-Suale de l’accompagner au Malawi pour enquêter sur le « muti », le prélèvement d’organes sur des cadavres humains, pour des sacrifices. Mais les deux journalistes ghanéens et un confrère du Malawi sont soupçonnés d’être des tueurs d’enfants et agressés par des villageois.

Peu de temps après le retour de ses membres du Malawi, Tiger Eye publie une enquête qui fait la une de nombreux journaux du continent, sur la corruption des arbitres de football. Une enquête menée sous la direction de Hussein-Sua.
De nombreux arbitres ghanéens ont reçu des pots-de-vin de journalistes qui se sont présentés à eux comme étant des officiels des instances de gestion du football en Afrique. L’enquête révèle que près de 100 officiels du football africain ont reçu des pots-de-vin. Parmi eux un arbitre kényan qui devait officier à la Coupe du monde.

L’enquête conduit à une cascade de suspensions et de démissions. Kwesi Nyantakyi, le président de la Fédération ghanéenne de football et membre du comité exécutif de la Fifa, figure en tête de la liste. Nyantakyi s’est même envolé pour Dubaï pour ce qu’il croyait être une rencontre avec un cheikh désireux d’investir dans le football ghanéen.

Lorsqu’il arrive dans une chambre d’hôtel, à la rencontre de « Son Altesse Cheikh Hammad Al Thani », avec 65.000 dollars en liquide dans un sac en plastique noir, il ignore que l’homme qui a organisé la rencontre n’est autre qu’Ahmed Hussein-Suale.
Des-Ghanéens
C’est ainsi que Nyantakyi a été renvoyé de toutes les instances de gestion du football, au bonheur des amateurs de football désarçonnés par la corruption dans ce sport. Certaines personnalités, parmi les plus puissantes au Ghana, sont également inquiétés. Kennedy Agyapong, un député du parti au pouvoir au Ghana, se met à railler Tiger Eye et dit avoir été offensé par la façon dont ses membres mènent leurs enquêtes.

Au plus fort de leurs révélations, les membres de Tiger Eye sont obligés de quitter Accra, abandonnant les bureaux de la structure. Hussein-Suale, lui, est allé s’installer dans le nord, revenant de temps en temps dans la capitale.

Lorsque sa famille a vu les images de la diatribe d’Agyapong, elle a exhorté Hussein-Suale à quitter le Ghana, ce qu’il a refusé. « Il était d’avis qu’il n’avait rien fait de mal, qu’il avait fait ce qu’il fallait pour sauver la nation, alors pourquoi devrait-il partir ? » explique Alhassan, son frère.

Anas suggère aussi à Hussein-Suale de faire profil bas, ce qu’il a fait à contrecœur, acceptant même de s’éloigner de sa famille pendant un certain temps… Mais il finit par se sentir en sécurité dans son quartier et revient s’y installer.
Son assassinat a choqué le Ghana, suscitant l’indignation du président Akufo-Addo et des Nations unies. Les défenseurs de la liberté d’expression craignent que cet assassinat paralyse le journalisme dans le continent. « C’est la forme ultime de censure », a déclaré Angela Quintal, coordinatrice pour l’Afrique du Comité pour la protection des journalistes. « Vous censurez la personne tuée, vous censurez l’équipe avec laquelle elle travaille, et vous envoyez un message aux autres en leur disant : ‘Si vous franchissez la ligne, nous vous aurons' », ajoute Quintal.

Un porte-parole de la police ghanéenne a déclaré à la BBC que toutes les preuves réunies font croire à un assassinat ciblé.

Kennedy Agyapong a été auditionné par la police. Il dégage toute responsabilité dans l’assassinat du journaliste, accusant Anas et ses collaborateurs d’utiliser des méthodes d’enquête douteuses. La BBC lui a demandé s’il regrettait maintenant d’avoir publié des informations personnelles de Hussein-Suale. « Je ne regrette rien du tout… » soutient-il.
Après l’assassinat du journaliste, de nombreux dossiers de candidature ont été envoyés à Tiger Eye par des jeunes journalistes ghanéens désireux de suivre ses traces… « Nous continuerons à nous battre… » assure Anas. Manasseh Azure Awuni, un journaliste membre du groupe Tiger Eye, promet de poursuivre sa carrière d’enquêteur, malgré l’assassinat de son collègue. « Au moment où je vous parle, je travaille sur une enquête qui sera diffusée au Ghana dans les semaines à venir », dit-il.

Hussein-Suale a été enterré le week-end dernier à Accra. Sa famille, ses amis et des politiciens de divers partis ont pris part à ses funérailles.

Source: BBC Afrique

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